Les transsexuels et moi

Les transsexuels et moi

Casablanca, le tout début des transsexuels

Pour écrire mon article, les femmes musulmanes et l’esthétique, j’ai fait quelques recherches qui m’ont mené à consulter une page qui disait que c’est dans un pays musulman, le Maroc, que les premières interventions de changement de sexe avaient été pratiquées par un chirurgien gynécologue le Docteur Georges Burou. La page présentait cela comme un avancement précoce de certains pays musulmans dans la chirurgie esthétique. C’est un raccourci erroné.

Le Docteur Burou m’a mis au monde le 14 février 1953 à Casablanca. Ce gynécologue obstétricien s’était installé au Maroc dans les années 30 comme mon père, avocat, et ils étaient devenus amis. Cet homme assez extraordinaire aurait probablement inventé cette chirurgie n’importe où. Cette initiative individuelle était déconnectée de toute influence, religieuse, sociale ou géographique. On peut juste dire que le Maroc offrait à cette époque de grandes opportunités et une totale liberté d’entreprendre. Ce médecin avait créé sa clinique dans un immeuble entier du centre de Casa et avait une grosse clientèle. Comment s’est il intéressé à cette chirurgie? Probablement parce qu’il était curieux d’inventer et qu’il avait du talent. Une de ses patientes a eu ses moments de gloire en France et aux Etats Unis sous le nom de Coccinelle.

Quand j’ai quitté le Maroc en 1971 pour faire mes études de médecine à Paris je savais que je voulais devenir chirurgien, que j’avais ça dans le sang. J’avais déjà fait de nombreuses d’expérience de dissection d’animaux et parasitais très jeune les cliniques d’ amis de mes parents. En plus de celle de Burou je fréquentais les cliniques du Dr Cohen et la clinique des Palmiers du Dr Teinturier. Ces médecins étaient supers et me montraient des tas de choses. Ils m’ encourageaient même à faire des actes de médecine et de petite chirurgie.

Casablanca/Paris: un choc

Durant mes deux premières années de médecine, je ne supportais pas Paris (le froid, la promiscuité des amphithéâtres, les logements et la circulation) et retournais à Casablanca avec les livres de médecine, dans lesquels j’apprenais le programme, et n’y revenais que pour passer mes examens. Je travaillais essentiellement avec le Docteur Burou qui m’accueillit dans sa clinique pour mes premières expériences de chirurgie proprement dite . Ces médecins avaient la coutume de déléguer facilement les taches. Ils avaient tous dans leur équipe, une figure spectaculaire à la voix autoritaire, comme bras droit (souvent sage femme ou infirmière hyper compétente) qui dirigeait et savait tout faire avec la même bonne humeur qu’eux. Je trouvais cela fantastique, lisais l’encyclopédie médico chirurgicale dans leur bibliothèque et devint vite une petite main habile.

A la fin de ma seconde année, mes parents quittèrent le Maroc précipitamment, pour des raisons politiques, sans y retourner jamais. Je poursuivais mes études en France avec pas mal de connaissances pratiques acquises au Maroc. Durant mon externat (3ème et 4ème années) je prétendais un jour devant le Professeur Hautefeuille, que je savais faire une appendicectomie. Il avait lui aussi une cheffe de bloc martiniquaise à poigne qui en m’espionnant me laver les mains (selon la technique consacrée) me prédisait régulièrement que je finirai délégué médical. Il me prit au mot et me tendit le bistouri, une fois le patient endormi dans un petit bloc à part du service de chirurgie digestive de l’hôpital Lariboisière. Il m’aida à la faire sans me reprendre et en silence jusqu’à la fin . Je n’ai pas su ce jour ce qu’il avait pensé de moi mais il me proposa de remplacer un interne de 4ème année de son service qui venait de se casser le bras. Je n’avais même pas commencé officiellement mon premier semestre!

Hôpital Saint-Louis: les débuts de la chirurgie des transsexuels en France

Je fus nommé à l’internat de Paris en 1976/77 et avance mon récit directement au premier semestre de ma quatrième année d’internat en 1982 chez le Pr Banzet, la Mecque de la chirurgie plastique de l’époque. C’était aussi le premier et je crois le seul service en France où l’on opérait officiellement des transsexuels. Monsieur Banzet m’initia aux nouvelles techniques de cette chirurgie qui s’exerçait maintenant dans les deux sens. J’opérais avec lui, puis seul, plusieurs cas de transformations d’hommes en femmes et inversement et effectuais leur suivi opératoire comme c’était la règle. A la fin de mon semestre Monsieur Banzet, qui considérait cette chirurgie d’un bon œil, me demanda de rédiger un mémoire sur la chirurgie des transsexuels afin de le présenter au concours de la médaille d’or de l’internat de Paris. Ce concours plutôt prestigieux permettait à un interne de dernier année de prolonger d’un an son internat dans les services de son choix. Je rédigeais ce mémoire et le soutenais le jour venu. Je me retrouvais alors devant cinq des chirurgiens des plus renommés des hôpitaux de Paris qui m’écoutèrent avec froideur. Il y avait cinq médailles au concours pour cinq postulants mais ils ne m’attribuèrent pas de médaille. Je fus quelque peu chamboulé par ce verdict, car fasciné par la prouesse chirurgicale, je n’avais pas saisi le problème moral que cette chirurgie soulevait à l’époque.

Transsexuels: le troisième genre

Je revins en tant que Chef de clinique assistant pendant 2 années dans le service de Monsieur Banzet. Bien que la chirurgie de changement de sexe soit, pour les patients, le dernier maillon d’un parcours long et très réglementé, je me posais beaucoup de questions sur son utilité. Est-ce que la chirurgie apportait réellement un bienfait à ces patients ou aggravait leur situation psychique? A leurs contacts et en lisant pas mal d’études sur leur suivi à long terme, je n’arrivais pas à être convaincu de l’utilité de cette chirurgie aussi mutilatrice que reconstructrice. A un candidat à l’opération à qui je faisais remarquer, qu’une fois opéré, il aurait certes, l’apparence d’une femme mais n’en serait jamais une, comme il ne serait plus jamais un homme, il me répondit: oui, c’est exactement mon souhait: être un nouveau genre, ni homme, ni femme juste un transsexuel! Cette réponse me mis en face d’une réalité à laquelle je n’avais jamais pensée.

Mon clinicat achevé je n’ai plus jamais opéré de transsexuels. Ce que je vois cependant, c’est que, pour avoir présenter cette chirurgie en 1982 je fus en quelque sorte puni, et qu’aujourd’hui on nomme des agrégés de chirurgie et des chefs de service juste parce qu’ils savent la faire!

Par le Docteur Pierre NAHON

Le Docteur Pierre NAHON est chirurgien depuis 45 ans. A travers des livres et sur estheticwatch il expose un regard à part sur l'esthétique.

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