
En 2021, TF1 diffusait une émission consacrée aux chirurgiens esthétiques marocains de Casablanca, ville où j’ai vécu de ma naissance à mes 18 ans. Ce reportage m’a donné à réfléchir sur les femmes musulmanes et l’esthétique, mais ce n’est que maintenant que je me décide à écrire cet article, ayant publié récemment « La servitude volontaire des Coréennes à l’esthétique ».
Depuis quelques années, le nombre de chirurgiens esthétiques musulmans dans le monde est en forte augmentation. Cette augmentation est proportionnelle à la demande d’actes de chirurgie esthétique par des personnes de confession musulmane.
Dans les années 1980-1990, quelques patientes musulmanes, principalement des pays du Golfe et du Liban, se rendaient en France ou aux États-Unis pour y subir des interventions chirurgicales confidentielles.
En quarante ans, le nombre de chirurgiens esthétiques musulmans n’a cessé de progresser. Ils exercent principalement au Maroc, en Tunisie, en Turquie, en Iran, dans les Émirats du Golfe, mais aussi en Afrique subsaharienne, en Asie et en Indonésie. En Europe, aux États-Unis ou au Canada, un nombre non négligeable de chirurgiens esthétiques musulmans se sont installés après avoir accompli leur formation dans ces pays. Ces chirurgiens se créent souvent naturellement une clientèle à majorité musulmane.
En dehors de la simple augmentation des demandes d’actes de chirurgie esthétique globale dans le monde, y a-t-il des raisons particulières à la consommation croissante d’actes esthétiques chez les femmes dans ces pays où le voile est imposé dans l’espace public ?
Voilées
Lorsque le corps est entièrement recouvert dans l’espace public, on ne perçoit qu’une partie du visage : yeux, nez, bouche. Ces zones sont les seuls vecteurs de beauté en public et concentrent la demande esthétique sur elles. Si l’on croit qu’on a tout moche sur ce qui se voit exclusivement comme à la loupe, cela devient beaucoup plus difficile à supporter. C’est un peu le même mécanisme que les selfies. On aura recours ainsi à des rhinoplasties, des injections dans les lèvres, des opérations des paupières, des tatouages ou du maquillage lourd.
Dévoilées
Historiquement, le soin de soi, les hammams, les parfums, les huiles et la cosmétique occupent une place primordiale dans la vie quotidienne. Le corps est un élément central, qui doit être propre, entretenu et même honoré. La transition de la cosmétique traditionnelle à l’esthétique moderne n’a donc pas été un choc culturel.
L’espace privé est libre, surtout entre femmes qui aiment parler de beauté et des moyens d’y parvenir ou de la conserver, en ayant toujours conscience de plaire pour trouver un mari ou le garder. Lipoaspiration, implants mammaires et fessiers, abdominoplasties sont envisagés selon ses moyens. L’acte esthétique est souvent perçu comme un investissement pragmatique pour répondre aux critères de sélection du marché matrimonial.
L’influence de la mondialisation et des réseaux sociaux
Le voile laisse les yeux ouverts sur son téléphone. De Téhéran à Riyad, la consommation de réseaux sociaux et de contenus visuels mondialisés est très forte. Les filtres numériques, les standards de beauté internationaux et les algorithmes s’imposent de la même façon, créant le même décalage entre l’image réelle et l’image désirée, mais différemment selon la classe sociale, la religion et le lieu de vie.
Les accommodements religieux
Bien que la modification du corps (création divine) soit théoriquement interdite dans le Coran, les autorités religieuses en Iran, depuis l’époque de l’Ayatollah Khomeini, ont émis des fatwas autorisant la chirurgie réparatrice ou la correction de « défauts » physiques pour raisons psychiques. Cette brèche permet de légitimer médicalement et moralement les actes esthétiques, voire d’en renforcer la demande par les femmes, en les déculpabilisant volontairement, pour les faire entrer dans un mécanisme pervers. D’un côté il faut cacher, mais, dans le même temps, il faut être belles pour séduire ! C’est à n’y rien comprendre !
La volonté de sobriété de départ voulue par le port du voile et la tenue vestimentaire stricte, au lieu de préserver la femme de la marchandisation du corps, l’établit avec plus de force en créant une double contrainte paradoxale. Se couvrir en public selon la loi religieuse, mais se faire transformer le corps et le visage pour plaire, en priorité au mari. On vend l’acte chirurgical comme la liberté de disposer de son corps, donc un gain de liberté individuelle, alors qu’il ne fait que répondre à une pression sociale et patriarcale encore plus lourde. C’est l’aliénation parfaite : la victime finance volontairement et subit elle-même les modifications corporelles pour satisfaire aux exigences du groupe qui la contraint. On peut voir ainsi dans les rues des femmes voilées, nez refait, bouche énorme, yeux de biche, dents parfaites, hyper maquillées, et accessoires de luxe qui affichent fièrement cette contradiction choquante car elle est aussi l’expression de la réussite financière.
Une question de choix
Lorsqu’elles sont tournées vers un monde libre, les musulmanes aspirent à ressembler aux normes occidentales : petits nez, petites poitrines, petites fesses et bouches fines. Lorsqu’elles veulent plaire aux hommes de leurs pays, elles adoptent et accentuent à outrance les normes caricaturales de leurs pays : petits nez, grosses fesses, gros seins, grosses lèvres, maquillage lourd. En France et en Europe, on a fait croire d’abord à ces femmes, souvent issues de l’immigration, que le gommage de leurs traits d’origine les aiderait à changer de classe sociale et leur ouvrirait les portes du travail et du succès en général. Pas mal d’entre elles, en bonnes élèves, sont devenues influenceuses, bien aidées par les politiques et les professionnels de l’esthétique. Elles affichent maintenant les exagérations physiques caricaturales qui séduisent les hommes de leurs pays et les revendiquent en faisant la promotion de ces professionnels. Le serpent se mord la queue !