Vers un #MeToo de l’esthétique?

Vers un #MeToo de l’esthétique?

Vers un #MeToo de l’esthétique?

Sydney Ohana est mis en examen pour viols, agressions sexuelles et harcèlement sexuel. Ce chirurgien de ma génération était au départ un chirurgien digestif installé dans une clinique à Clichy. Il n’avait fréquenté aucun service formateur de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique et n’était pas qualifié dans la spécialité. De manière assez soudaine il a fait paraître de petits encarts publicitaires dans les journaux au nom de la clinique pour informer que cette dernière effectuait tous les actes de chirurgie esthétique. Cette nouveauté dans les années 1990 a fonctionné et il s’est mis à opérer ce recrutement d’abord local, puis plus large.

Parallèlement, quatre médecins généralistes, inauguraient la Clinique du Rond-Point des Champs-Élysées. Ils ne faisaient pas de petits encarts publicitaires, mais ouvertement des clips publicitaires à la télévision. Sydney Ohana se voit délivrer sa qualification en chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique (?) et peut déménager dans les beaux quartiers. La clinique emploie des chirurgiens pour opérer leur recrutement publicitaire en leur donnant une rémunération constituée d’un pourcentage du forfait conséquent qu’ils facturent aux patients qui affluent en masse.

Il ne convient plus de faire bien, il faut faire plus ! Peu importe les règles établies depuis des décennies par le Code de déontologie, les lois et les instances médicales auxquelles tout médecin doit se soumettre.

Les fossoyeurs de la moralité en esthétique

Jusqu’aux années 1980 et 1990, la chirurgie plastique restait une discipline discrète, artisanale, régie par une déontologie stricte et le « primum non nocere ».

Le véritable tournant s’est opéré avec l’émergence de la chirurgie spectacle, mise en place par Sydney Ohana et la Clinique du Rond-Point des Champs-Élysées. Ce fut le début de la marchandisation décomplexée. Pour la première fois, la chirurgie esthétique s’affichait sur les plateaux de télévision, s’offrait les services de relations publiques, accueillait le tout-Paris et transformait l’acte médical en produit de consommation. Cette starification des chirurgiens a ouvert une une nouvelle voie. Elle a attiré une génération de praticiens motivés non plus par le soin, la culture du résultat et le tri respectueux de la demande, mais par l’argent, la notoriété et le pouvoir.

Dès lors que la rentabilité et la course au volume ont pris le pas sur la déontologie, tout le système s’est détraqué : on s’est mis à opérer n’importe qui, n’importe comment, en créant de faux besoins.

Pendant 45 ans d’exercice, j’ai combattu ce système . A chaque fois que je me suis élevé contre ces dérives ou que j’ai rédigé des rapports de contre-expertise aboutissant à la condamnation de confrères, la réaction du milieu a été violente. On m’a attaqué, on m’a traîné devant les conseils de l’Ordre, ou les tribunaux civiles. J’étais face à une caste qui considérait que nuire à la réputation du groupe ou cracher dans la soupe était un crime bien plus grave que de tromper les patients.

Lors d’ une émission de télévision avec le Dr Michel Cymes, le Pr Bernard Debré, Sydney Ohana se présenta avec une jeune femme comme témoin dédiée à faire sa publicité en direct. Quand je relevais que cette situation était d’une totale immoralité, je fus interloqué par le fait que ni Michel Cymes, ni Bernard Debré, chirurgien de François Mitterrand et homme politique célèbre, ne réagissaient aucunement dans mon sens, mais tapaient plutôt dans le dos du contrevenant ! J’ai écrit au Conseil de l’Ordre, qui n’a pas fait grand chose.

La bascule dans l’immoralité

(J’ai écrit deux articles il y a au moins 20 ans qu’il faut impérativement lire pour comprendre cette chronique : « Le vrai complexe » et « Pourquoi choisir l’esthétique ? »)

Lorsque la moralité flanche en esthétique, la voie s’ouvre à toutes les dérives. On commence par l’argent, puis le pouvoir de création débridé, pour finir par la prédation sexuelle. Encensé par la réussite financière et les flatteries de tous, il n’y a plus de limites aux appétits maladifs.

En esthétique, le patient ou la patiente ne vient pas seulement exposer un problème physique : il vient révéler une insécurité cachée, un doute identitaire, un problème d’image tordue par le regard des autres créant un complexe profond. Il coche toutes les caractéristiques de la personne fragile. Le praticien prend, quand il le veut, une emprise psychologique immédiate sur cette personne. C’est une manipulation perverse tout à son avantage.

Les cabinets de consultation sont cloisonnés. Dans ces lieux feutrés qui sentent l’argent, à l’abri de toute surveillance de la part d’un personnel soumis et tremblant, s’installent les possibilités de prédation. Je me souviens d’un ORL qui faisait de l’esthétique et qui imposait aux patientes qui venaient le consulter pour un problème de nez de se déshabiller entièrement — et la plupart acceptaient ! La sexualisation de certains actes ou le simple contact de l’examen physique sert alors de prétexte au glissement vers le geste déplacé, puis vers la prédation.

Alors, cette affaire donnera-t-elle lieu à un #MeToo de l’esthétique ?

Ce ne sera probablement pas une chasse aux sorcières individuelle mais peut-être le procès d’un modèle économique et d’un système qui a troqué l’éthique médicale contre l’ivresse de l’argent et du pouvoir. Un assainissement est la seule issue pour que l’esthétique retrouve sa juste place : une pratique médicale rigoureuse, limitée et respectueuse du patient.

Il se peut cependant que des dénonciations soient faites à l’encontre de médecins, à tort ou à raison. La relation des patients avec les praticiens de l’ esthétique est tellement spéciale qu’elle est sur un fil et peut basculer à tout moment.

Rappel légal et présomption d’innocence

Dans le cadre de la procédure pénale évoquée dans cet article, M. Sydney Ohana fait l’objet d’une mise en examen. Il demeure présumé innocent, conformément à l’article 9-1 du Code civil, tant qu’aucune décision de justice définitive n’a été rendue par les juridictions compétentes.

Note sur les structures citées : Les éléments rapportés concernant la Clinique du Rond-Point des Champs-Élysées s’inscrivent dans un contexte historique et d’analyse générale des pratiques passées de la profession, sans préjuger de son organisation administrative ou médicale actuelle.

By Docteur Pierre NAHON

Le Docteur Pierre NAHON est chirurgien depuis 45 ans. A travers des livres et sur estheticwatch il expose un regard à part sur l'esthétique.

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