
Esthétique : les origines de la financiarisation
Lorsque la recherche sociologique ou les rapports institutionnels se penchent sur la financiarisation de la santé, ils exposent l’arrivée des fonds d’ investissement dans les laboratoires de biologie, les centres d’ophtalmologie, de radiologie, dentaires ou les EHPAD.
En réduisant la financiarisation à une simple question de propriété du capital et d’actionnariat, ces analyses manquent l’essentiel : la financiarisation des pratiques médicales elles-mêmes.
En ignorant la médecine et la chirurgie esthétiques sous prétexte qu’elles échappent au tiers-payant, les observateurs passent à côté de la matrice originale. L’esthétique n’a pas subi la financiarisation, elle en a été le berceau et le laboratoire d’expérimentation.
Les premiers patients du système
Bien avant que la médecine générale ou les spécialités conventionnées ne découvrent les logiques de rentabilité par acte, la pratique esthétique réunissait déjà toutes les conditions du marché :
- Pas de régulation: Fonctionnant sur le paiement direct , sans tarifs opposables ni contrôle de solvabilité par l’Assurance Maladie, l’esthétique a été le premier secteur où la relation de soin s’est muée en relation de service à la commande.
- L’angoisse du crédit-bail et du plateau technique : L’émergence des lasers, de la cryolipolyse et des technologies lourdes a imposé dès les années 1990 la logique du leasing. Quand une machine coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros, le temps médical devient une variable d’amortissement et le mètre carré du cabinet une surface de rendement.
- Faire du patient un client captif : Création de besoins par l’image, vente de forfaits engagés et abonnements : les ressorts du marketing de la consommation y ont été testés et validés à grande échelle.
Pas d’intérêt pour la recherche académique
L’absence d’études universitaires ou institutionnelles sur les disciplines esthétiques s’explique par :
L’exclusion de ces disciplines de la Santé Publique : Les chercheurs analysent en priorité l’utilisation de l’argent public (cotisations sociales, tarifs de convention). Ce qui ne relève pas de la dépense socialisée est relégué hors du champ de la santé.
Leur absence de la comptabilité nationale : N’apparaissant pas dans la Consommation de Soins et de Biens Médicaux (CSBM), les disciplines esthétiques sont traitées reléguées à la frontière de l’artisanat du bien-être et du commerce.
Une définition restreinte de la financiarisation : Pour l’université, il y a financiarisation uniquement lorsqu’un fond d’investissement rachète une structure. Elle ne voit pas la financiarisation intrinsèque, celle qui s’immisce dans la décision médicale dès lors qu’une prescription est dictée par la rentabilisation d’un investissement.
Les seuls qui font de la « recherche » sur l’esthétique sont les acteurs eux mêmes souvent à leur profit.
La matrice pour le reste de la santé
En ne regardant pas ce qui se fait en esthétique, les analystes n’ont pas vu venir la transformation du reste de la médecine. Les méthodes aujourd’hui dénoncées dans l’offre de soins globale ne sont que la copie des recettes rodées en esthétique : rentabilisation du plateau technique au kilomètre, mercenariat médical sous contrat de prestation et création de besoins artificiels.
La financiarisation ne commence pas à la Bourse mais au moment où la rentabilité prend le pas sur l’indication médicale.