
La contamination d’autres secteurs de la médecine
Il faut aussi aborder l’ultime étape de la dérive : celle où les méthodes de la grande distribution et des financiers de l’esthétique s’attaquent désormais à la dermatologie et aux actes médicaux du quotidien. Derrière les bornes de « dépistage » ou les centres de détatouage laser, la mécanique est identique. Ce ne sont pas des innovations médicales, mais des déclinaisons marchandes issues de la même matrice : celle des grands centres d’esthétique historiques, passés maîtres dans l’art de transformer la médecine sociétés rentables.
La même matrice
Le modèle ne varie jamais. Il s’agit de repérer un besoin, un regret ou une crainte, puis d’intercaler une infrastructure lourde financée par des fonds privés entre le patient et le soin :
- Le détatouage industriel : En promettant l’effacement magique d’un regret, des chaînes spécialisées ou des réseaux d’esthétique vendent des forfaits de 8 à 10 séances payables d’avance. Les lasers picosecondes, extrêmement coûteux, imposent un rythme de tirs au kilomètre pour amortir leur crédit-bail.
- Le mercenariat médical payé à l’heure : Pour cautionner ces usines à tir ou ces cabines de dépistage cutané par scanners on recrute à tour de bras des médecins généralistes. On n’achète pas leur expertise clinique car ils n’ont ni la qualification ni le diplôme de spécialiste ni la compétence, on achète leur signature au bas d’un protocole standardisé.
- La chaîne de valeur parasitée : Qu’il s’agisse de balayer une peau avec un scanner ou de tirer au laser sur un tatouage, la logique est la même : transformer un acte médical en une prestation de service déléguée, répétitive et hautement rentable qui en générales en plus ne fonctionne pas. Les tatouages restent et le scanner ne fait pas de diagnostique fiable.
L’inutilité clinique élevée au rang de business model
Pour le patient, le bénéfice réel de ces structures est quasi nul. La Société Française de Dermatologie (SFD) et les instances professionnelles ne s’y trompent pas et observent ces franchises d’un œil sévère :
Aucun suivi spécialisé : Ces centres ne réalisent ni biopsie, ni exérèse, ni prise en charge chirurgicale. Ils délivrent un cliché informatique puis se défaussent en cas de complication ou de doute légitime.
Le commerce de la réassurance et du regret : De la même manière que l’esthétique commerciale exploite la peur de vieillir, ces officines marchandisent la peur du cancer ou le regret d’un tatouage. On crée une couche intermédiaire factice qui n’apporte aucune plus-value médicale mais ponctionne le portefeuille des patients et les ressources du système.
Les plateforme de prise de rendez vous: la caution morale
Cette industrialisation a trouvé son vecteur de masse : les plateformes de prise de rendez-vous en ligne.
- Le brevet de scientificité par l’annuaire : En figurant côte à côte avec des médecins spécialistes conventionnés sur ces plateformes, ces franchises commerciales s’offrent une légitimité à bon compte. Dans l’esprit du public, la frontière entre une consultation médicale rigoureuse et un passage en cabine marchande s’efface.
- L’économie du flux : En découpant le parcours de soin en motifs de consultation standardisés (« Bilan de peau », « Séance laser »), les plateformes alimentent un tunnel de conversion où le patient devient un consommateur d’actes médicalisés.
Reprendre le contrôle : chasser le mercantilisme du soin
Face à cette pieuvre financière qui s’étend de la chirurgie aux scanners cutanés, la régulation doit réimposer des limites strictes :
- Interdire l’usurpation de qualification : Un médecin généraliste sous contrat de prestation dans une franchise commerciale ne pose pas un diagnostic dermatologique. Il faut mettre fin à cette ambiguïté entretenue sur les plaques et les sites internet.
- Lutter contre le saucissonnage des actes : Interdire la vente de forfaits engagés et d’abonnements pour des actes laser ou d’imagerie médicale.
- Sanctifier l’indépendance de la décision : Rappeler qu’un cabinet médical n’a pas vocation à devenir une succursale de fonds d’investissement ni un centre d’abattage technologique.
Quel avenir?
Au terme de cette série en cinq volets, le fil conducteur de notre analyse apparaît dans toute sa brutalité : du crédit-bail asphyxiant au diktat des vendeurs de matériel, de la gestion du mètre carré au parasitisme des scanners et des lasers en franchise, la dérive reste inchangée. C’est l’abdication de la conscience médicale devant la rentabilité financière facile.